EDUDOCS.fr & CLASSEDU ressources pédagogiques/didactiques
Accueil du site > PORTRAITS de PROFS > ENTRÉES EN CLASSE Récits d’enseignants débutants

UN LIVRE A ACHETER

ENTRÉES EN CLASSE Récits d’enseignants débutants

mercredi 17 février 2021, par classedu

Premiers pas dans le métier enseignant « Quand je raconte mon travail, j’y vois plus clair ! » Des professeurs stagiaires de collège et lycée se prêtent à l’exercice. Dix récits de travail, composés à partir d’écrits réalisés dans le cadre de leur formation à l’Isfec-Afarec d’Ile-de-France. Dix récits à la première personne, où chacun expose ses confrontations à un problème posé par l’entrée dans le métier. Au plus près de la réalité des classes. Elles et ils sont jeunes et moins jeunes. Elles et ils enseignent les maths, la philo, l’anglais, les sciences médico-sociales, l’histoire-géo, le français. Elles et ils ont été affecté·es en collège, en lycée général, en lycée professionnel, en banlieue francilienne ou dans un établissement chic de Paris. Elles et ils racontent leurs tâtonnements, leurs progrès, leurs prises de conscience. Et chemin faisant, se professionnalisent.

Le gout de grandir

« Ma classe de CAP se décrit donc ainsi : des élèves qui soupirent, trainent les pieds, disent à peine bonjour, ne retirent pas leur manteau, et qui, en s’asseyant à leur place (quand, enfin, ils ont intégré le principe du plan de classe et daignent le respecter), gardent leurs sacs fermés bien serrés entre leurs bras, prennent les remarques sans lever les yeux de leurs dessins (de l’art abstrait qui consiste à colorier les carreaux de leur cahier au stylo fluo, selon un ordre savant et sans dépasser des bords), ou au contraire en levant les yeux au plafond (composé aussi de carreaux blancs, au passage). »

L’art de la correction

« Nous avons lu et étudié la description d’un personnage de récit d’aventure pleine de suspense et d’effroi, qui a provoqué son petit succès auprès des élèves. Je leur propose alors d’écrire, à leur tour, le portrait d’un personnage effrayant. [...] Cette proposition déclenche une vague de remuement enthousiaste faite de murmures excités et gloussements, regards vers les amis de tous les côtés de la classe, gestes macabres et sourires malins qui envisagent déjà avec gourmandise des scènes à faire frémir. [...] Plus tard, en parcourant ce premier écrit d’envergure de l’année, je me trouve, bel et bien, effrayée. Cependant, je ne peux pas parler de mission accomplie : ma sensiblerie n’est pas tant touchée par leurs clowns sanguinolents décapités que par leur expression à l’écrit ; je peine à comprendre les trois quarts des rédactions, je bute sans cesse sur une orthographe désastreuse, une syntaxe explosée et je panique à l’idée de la correction qui m’attend : voilà tout ce qui génère mon effroi. »

La rangée qui dérange

« Quand j’ai commencé à bien connaitre ma classe de 2de, j’ai repéré une répartition des élèves en trois groupes, qui correspondent étrangement au plan de classe. La rangée gauche de la salle est occupée par les élèves plus dissipés, distraits et perturbateurs. La rangée du milieu est constituée de bons élèves assez attentifs, mais qui participent peu. La rangée de droite est composée d’élèves plus ou moins bons, mais dans l’ensemble assez sérieux, et qui interviennent activement en cours. »

Enseigner soigneusement

« Cette élève me bouleverse. Au fil des jours, j’ai l’impression de perdre complètement mes moyens et de ne plus savoir ce que je dois faire. J’ai une expérience de plusieurs années en tant qu’infirmière en service d’accueil de psychiatrie adulte et j’y ai développé des approches des relations humaines qui me rendent particulièrement sensible à l’attitude de cette jeune fille. Je me questionne sur le transfert de mes compétences à mon nouveau métier d’enseignante face aux élèves en échec scolaire. Si l’écoute fait partie des qualités attendues d’un enseignant, soigner ne relève pas de son métier. Je dois pouvoir travailler en tant que professeure, en ayant à l’esprit que certaines de mes compétences de soignante ne sont pas pertinentes dans ce nouveau contexte. »

Dialogues en cours

« J’ai l’impression d’avoir développé des réflexes professionnels au fil du temps. [...] Il y a un trait que beaucoup d’enseignants partagent, il me semble : le regard qui balaie, qui note et qui retient une foule d’implicites et de détails. Un élève qui s’implique de façon extraordinaire sur un sujet, un autre qui parait peu à l’aise, un conflit naissant entre deux autres, etc. Je capte ces informations, sans toujours les percevoir consciemment. Elles m’aident ensuite à arbitrer la prise de parole, en fonction d’une situation précise, d’un environnement momentané, telle classe de 4e de tel collège, un mercredi aux environs de 8 h 35. Ce que je trouve aussi très sollicitant, puisqu’il faut être attentif ainsi à tout ce qui se déroule dans la classe tout en continuant à suivre le fil d’un propos ou d’une idée. Passer à côté de l’une de ces exigences, c’est prendre le risque de perdre les élèves ou de se perdre en route, ce qui revient sensiblement au même. »

À l’abordage des textes littéraires

« Dans cette optique de principe de plaisir, il y a la lecture inspirée d’un extrait, à haute voix, par le professeur, avant de l’étudier. C’est quasiment une scène fantasmatique. Les élèves écouteraient religieusement, soudain projetés dans un autre monde, hors des murs de la classe. Je lis bien sûr le texte à la classe avant que nous l’étudiions, mais j’ai toujours veillé à ne pas trop le jouer pour ne pas leur imposer d’emblée une interprétation. C’était une erreur. Une amie collègue me raconte qu’elle lit régulièrement pendant une heure des extraits de livres à ses élèves, afin qu’ils en choisissent un, et qu’ils l’écoutent comme des enfants écoutent leur histoire avant de dormir. Comme je l’enviais. Mais je n’avais pas la décontraction nécessaire pour “faire le spectacle” comme on dit, les éblouir par ma lecture. La voix trahit tout, et notamment le stress qui m’a habitée cette année. »

Jeanne, la philo et moi

« Pendant certains cours, Jeanne se montrait particulièrement active. Elle levait alors la main de façon répétée, sans réflexion préalable, et souhaitait proposer une réponse à chacune de mes questions. Satisfaite de voir Jeanne impliquée dans l’activité philosophique, je lui donnais régulièrement la parole et soulignais, toujours oralement, les éléments de réponse constructifs. Je remarque aujourd’hui que mon intention de valoriser son “bon comportement” m’accaparait d’une autre façon, probablement au détriment de la classe. À l’inverse, il m’est arrivé de manifester ostensiblement fatigue ou dépit devant des perturbations et puis de reprendre le cours afin de passer à autre chose, dans l’idée inconsciente de faire abstraction de ce problème, de l’oublier. Ainsi, je retiens qu’il est important de rester conscient du temps et de l’attention que l’on accorde à un élève, pour ne pas se laisser happer ni ignorer le problème, car c’est à l’enseignant de donner, dans la mesure du possible, le rythme. »

Apprivoiser le temps

« Un nouveau dilemme se posait à moi : faire vite ou faire bien ? Fallait-il prendre le temps semblant nécessaire aux élèves sur le moment pour qu’ils comprennent et s’approprient les notions, ou vaille que vaille avancer dans la progression pour finir à l’heure le programme qui s’impose à nous, au risque qu’ils ne maitrisent rien ? La réponse me semblait tellement évidente ! Prendre le temps en classe de rechercher ce qui va leur permettre de comprendre : c’est ce qui me passionne dans l’enseignement. À quoi bon survoler toutes les notions si les élèves n’ont pas le temps de les assimiler ? Mais à force de prendre du temps, celui restant s’amenuise ! »

Les 4es rugissants

« Des collègues m’ont expliqué des méthodes pour faire revenir le silence et le respect. Par exemple, au cours d’une séance où les élèves chahutent, donner le signal suivant : “À partir de maintenant, dès que j’en prends un à parler, je prends le carnet et je mets un mot.” Au risque de passer le reste de l’heure à mettre des mots et des punitions. C’est également un moyen d’informer les parents du comportement de l’enfant en classe. Je leur ai écrit quelques mots pour qu’ils incitent leur enfant à respecter mon autorité. Pour la moitié d’entre eux, l’effet a été spectaculaire ; pour d’autres, il a fallu s’y prendre en plusieurs fois ; pour une minorité, cela n’a rien changé. »

Le prof, un « gentil organisateur » ?

« Quelques jours plus tard, je décide de les laisser gérer eux-mêmes le temps avec l’utilisation d’un petit sablier de trois minutes, offert par ma tutrice. Libérée de ma contrainte de montre, je pourrai circuler de manière presque aléatoire d’une table à l’autre pour écouter ce qui est produit. Je retourne donc le sablier rose en évidence sur mon bureau pour lancer l’activité, puis je choisis d’aller tendre l’oreille auprès des binômes les plus discrets pendant les mises en commun. Mais alors que certains (peu) se livrent à une production que je ne leur connaissais pas, ma présence bloque une majorité d’autres dans leur prise de parole : ils se sentent observés, voire peut-être même évalués, par cet adulte debout à côté d’eux, assis. Pour ce qui est de la gestion du temps, je ne note pas de différence palpable de leur côté. Mais cela me laisse plus libre et disponible pour les élèves en cas de besoin. »

Voir en ligne : Le site internet DIRE LE TRAVAIL

P.-S.

ENTRÉES EN CLASSE Récits d’enseignants débutants Alexandra, Benjamin, Claire, Constance, Juliette, Marie, Mathilde, Nathalie, Philippe, Sarah

Préface d’Anne Barrère. sociologue, professeure en sciences de l’éducation. Avant-propos d’Agnès Berthe, Nathalie Bineau et Patrice Bride, coopérative Dire Le Travail

Parution le 7 janvier 2021 138 p. – 12 €– publié par la coopérative Dire Le Travail

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0