CLASS-EDU Site personnel de conseils pédagogiques/didactiques
Accueil du site > Analyse de l’activité enseignante > Analyses de pratiques scolaires > L’analyse de pratique est-elle professionalisante ?

Extraits de la communication de Marguerite Altet, professeur, université de Nantes

L’analyse de pratique est-elle professionalisante ?

lundi 12 mars 2007, par classedu

Suzanne Nadot m’a demandé comment j’avais été amenée à mettre en place des dispositifs d’analyse de pratiques. Après avoir été pendant un an professeur de philosophie, j’ai été nommée comme psychopédagogue dans une école normale d’enseignants. Je me suis alors intéressée au lien entre la théorie et la pratique en formation d’enseignants et j’ai cherché à mettre en place un dispositif de formation professionnelle pour articuler les deux. J’ai utilisé le micro teaching, dispositif de vidéo qui permettait aux enseignants débutants d’observer et d’analyser leur pratique en classe. J’ai travaillé alors essentiellement sur les techniques pédagogiques et j’ai réfléchi à la pratique enseignante, à son fonctionnement. J’ai construit un dispositif d’analyse de pratiques autour d’outils conceptuels issus de la recherche.

Je vais présenter aujourd’hui les outils qui, d’après moi, permettent de faire de l’analyse de pratiques. Je montrerai alors ce qui distingue un groupe de paroles et un groupe d’analyse de pratiques professionnelles, pour des enseignants qui doivent construire une pratique d’enseignement. Les outils d’analyse de pratiques viennent non seulement de la recherche, mais également du terrain et des praticiens. Les groupes d’analyse de pratiques en formation initiale doivent prendre en compte ce qui vient de la recherche et ce qui vient de la pratique des acteurs.

L’analyse de pratiques est une notion polysémique et non un effet de mode. Il existe différents types d’analyse de pratique. D’ailleurs, le terme n’est pas unifié. Certains parlent d’analyse des pratiques, d’autres d’analyse de pratiques et d’autre encore d’analyse de pratique. Je parle d’analyse de pratiques, car il s’agit pour moi de travailler sur les pratiques particulières des stagiaires. Ces pratiques sont liées à une situation vécue par des personnes singulières.

Je vais vous présenter la démarche d’analyse de pratiques en formation initiale ou continue et je référerai ce modèle à la formation des enseignants.

Les caractéristiques de la démarche en formation professionnelle d’enseignants En premier lieu, la démarche d’analyse de pratiques est finalisée par l’apprentissage du métier. Le but est d’aider à construire l’identité professionnelle et donc de mettre en place les compétences pédagogiques, didactiques et relationnelles du métier. L’analyse de pratiques n’est pas un groupe de parole, mais un groupe de construction d’un métier.

En deuxième lieu, l’analyse de pratiques est une démarche de groupe. Les stagiaires en formation initiale font tous de l’analyse de pratiques, certains étant plus ou moins volontaires au départ. Ils réalisent un travail de groupe sur la pratique enseignante dans une classe et la façon de l’analyser. L’analyse de pratique peut être réalisée dans le cadre de la relation duelle avec le maître formateur, quand ce dernier ne délivre pas des conseils, mais aide le stagiaire à comprendre une situation vécue.

En troisième lieu, l’analyse de pratiques est toujours une démarche accompagnée par un formateur ou des formateurs. Ces derniers sont les experts de la pratique enseignante et peuvent donner des points de vue sur une situation et proposer des hypothèses de lecture. En effet, les formateurs disposent d’outils de lecture qui ne sont pas à la disposition des stagiaires débutants. L’analyse de pratiques se déroule par exemple à Nantes en formation initiale avec un psychopédagogue et un didacticien. Chacun apporte un point de vue différent sur la pratique enseignante. Le rôle du formateur est de donner un sens aux situations de classe et de montrer les différents éléments en jeu. Le stagiaire réfléchit, quitte alors son point de vue unique et comprend le sens de la situation vécue.

En quatrième lieu, l’analyse de pratiques cherche à fournir des repères et non à modéliser une pratique. L’analyse permet d’identifier une pratique et de mettre en relation des paramètres. Le stagiaire est amené à dire pourquoi une intervention a ou non fonctionné. L’analyse de pratiques n’insiste pas uniquement sur les situations qui posent problème, mais également sur les réussites. Il est en effet important qu’un stagiaire prenne conscience de ce qu’il sait faire et de ce qu’il peut réussir.

En cinquième lieu, l’analyse de pratiques est instrumentée. Des outils conceptuels issus des recherches pédagogiques, didactiques, en éducation et des pratiques formalisées sont en effet nécessaires pour lire les pratiques, mettre en mots et théoriser ces dernières. L’objectif de l’analyse de pratiques est selon moi d’apprendre aux stagiaires à analyser leur action. Le stagiaire est ainsi formé à la lucidité.

Les savoirs outils Les savoirs outils décrivent la pratique et la formalisent, comme les théorisations sur l’enseignement et la pédagogie. Par exemple, l’enseignement peut être conçu comme une situation de classe où l’enseignant fait des choix pédagogiques, mais répond à certaines contraintes. La finalité de l’enseignement est de faire apprendre et l’enseignant doit gérer le savoir didactique. Dans ce cadre, les dimensions de la pratique enseignante sont multiples et doivent être acquise par les stagiaires. De ce fait, les modèles théoriques utilisables pour l’analyse de pratiques sont multiples, pédagogiques et didactiques.

La pratique enseignante est de faire apprendre et de socialiser les élèves. L’enseignement requiert également des gestes pédagogiques. Toutefois, il se déroule dans le cadre d’une interaction entre l’enseignant et ses élèves, qui sont des individus avant d’être un groupe. La question des interactions doit être traitée.

La question du contrat didactique et des savoirs en jeu est aussi primordiale. Par ailleurs, chaque pratique se situe dans un contexte donné, en fonction de la structure imposée et de l’adaptation au public. La pratique est également liée à la pratique antérieure et à celle à venir. La dimension affective ne peut pas non plus être ignorée, de même que la dimension psychosociale. L’enseignant travaille avec un groupe, selon une dynamique de groupe et ne peut ignorer la personnalité des élèves.

Je vous ai présenté les dimensions qui constituent le travail enseignant. Ces dimensions doivent être gérées ensemble par l’enseignant. Or un débutant a des difficultés sur ce point. L’analyse de pratiques permet à l’enseignant débutant d’identifier ces dimensions multiples et leurs interactions. Décrypter ces phénomènes permet de comprendre ce qui se passe dans la classe.

Selon moi, une classe est caractérisée par un système de tensions. L’enseignant doit alors gérer des logiques d’action contradictoire : la logique de la communication pédagogique, la logique didactique, la logique des savoirs, la logique du groupe-classe et la logique de chaque élève. L’enseignant construit une situation avant la classe et la reconstruit pendant la séance. Cette séance fonctionne quand l’enseignant et les élèves aboutissent à un compromis qui permet l’apprentissage et le bon climat de travail.

Les grilles de lecture que je propose sont liées à la recherche en sciences de l’éducation. L’analyse de pratiques permet à l’enseignant de lire sa propre pratique à partir de ces outils. À titre d’exemple, j’ai construit un outil sur les ajustements du formateur au stagiaire ou de l’enseignant à l’élève. Cet outil permet de comprendre les rapports entre les individus, les choix pédagogiques et la communication. Un tel outil peut être présenté par un psychopédagogue en même temps qu’un autre outil, présenté lui par un didacticien sur le contrat didactique. Ainsi, les stagiaires en Iufm pourront comprendre la communication et le fonctionnement didactique et savoir que le pédagogique ne fonctionne pas sans le didactique et sans l’intersubjectif.

Les outils heuristiques sont des concepts utilisés par les didacticiens et font réfléchir le stagiaire. Ce dernier a un autre regard sur sa pratique, qu’il problématise et comprend sa réponse au problème que constitue la situation de classe. L’analyse de pratiques permet ainsi au stagiaire de changer de pratiques, en changeant de représentation, comme l’a dit Dominique Fablet.

L’analyse de pratique a un but de compréhension. Le stagiaire doit dégager une intelligibilité de son action, afin de reconstruire à l’aide de concepts théoriques cette action. Le formateur d’Iufm comme le formateur de terrain utilisent ces concepts théoriques au quotidien. L’analyse de pratiques permet ainsi au stagiaire de construire ses compétences.

De fait, l’analyse de pratiques est plus facile à utiliser en formation continue, car les pratiques des enseignants sont alors plus nombreuses. Toutefois, les débutants mettent en œuvre une pratique et il peut être intéressant pour eux de l’analyser. De manière concrète, les stagiaires présentent des exemples de leur pratique. Ils peuvent filmer leur action dans une classe, ce qui permet de réfléchir à la pratique de manière très concrète. L’enregistrement audio permet aussi de restituer une situation. Il est également possible de faire un récit écrit ou oral d’une situation donnée. Le groupe peut alors travailler et réfléchir à cette situation. Le formateur pose des questions et aide à comprendre ce qui s’est passé au cours de la séquence rapportée par le stagiaire.

Les modèles de formations de l’analyse de pratiques Les dispositifs d’analyse de pratiques sont utilisés dans d’autres champs depuis de nombreuses années, comme l’intervention ou l’analyse institutionnelle. L’analyse de pratiques est utilisée pour la formation d’enseignants depuis qu’on met en place une formation professionnelle pour ces derniers. Les Iufm sont en effet centrés sur la pratique et proposent une réflexion sur l’action. La mise en mots et l’explicitation des situations de classes est devenue nécessaire.

L’analyse de pratiques est un levier de changement des représentations. Les stagiaires ne savent pas où ils seront affectés et une formation qui permet de se décentrer de la pratique paraît plus utile qu’une formation modélisante. L’analyse permet de travailler sur les représentations de l’enseignement. En effet, les stagiaires se font une idée du métier qui n’est pas nécessairement adaptée aux publics actuels et aux attentes de l’institution et des parents. Il paraît essentiel de travailler sur des représentations, en donnant des outils théoriques pour expliquer la pratique.

Par ailleurs, les dispositifs d’analyse de pratiques s’inscrivent dans le cadre de la construction d’une identité professionnelle. Le but est de construire le métier de façon globale et l’analyse de pratiques le permet, en travaillant sur toutes les dimensions de l’identité professionnelle de l’enseignant.

Au sein de chaque groupe, la personne, qui présente un vécu, n’est pas négligée. Cette dernière est impliquée, car elle travaille sur sa pratique et va être amenée à faire évoluer sa pratique. Le travail de groupe permet par ailleurs de construire des compétences collectives, qui faciliteront le travail collectif futur. On constate que tous les stagiaires sont au même niveau de compétences et peuvent donc partager des mêmes points de vue.

De manière concrète, je préconise un travail en deux temps. D’abord, un stagiaire présente une pratique. Ensuite, il s’agit d’utiliser une analyse théorique, afin de construire autrement une pratique. En outre, la théorie est mise à l’épreuve par les nouvelles situations pratiques vécues par les stagiaires. Le débutant se rend alors compte que son métier articule en permanence la théorie et la pratique. Il ne peut pas modifier sa pratique sans passer par une phase de théorisation.

L’analyse de pratiques est une mise à distance de l’agir professionnel. On utilise des concepts théoriques pour réfléchir à sa pratique et on produit ainsi une pratique réfléchie et non une pratique routinière. L’objectif de l’analyse de pratique est de développer une attitude de questionnement permanent et de réflexion sur la pratique.

Lors d’une recherche sur deux Iufm, j’ai interrogé des stagiaires en début et en fin d’année. Les uns avaient recours à l’analyse de pratiques et les autres non. Après un an de pratiques sur le terrain, ceux qui ont réfléchi sur leurs pratiques en formation initiale demandent une formation continue et s’inscrivent dans une perspective de développement professionnel, alors que les autres critiquent leur formation initiale, sans considérer qu’il soit nécessaire de continuer à travailler sur la pratique.

Par ailleurs, l’analyse de pratiques permet de construire la spécificité des savoirs enseignés. Les étapes sont les mêmes pour les inspecteurs et les chefs d’établissement, qui peuvent également réfléchir à leurs pratiques et aux modèles théoriques qui permettent d’analyser ces dernières.

L’analyse de pratiques est-elle professionnalisante ? Dans un article de la revue Recherche et Formation, intitulé Forme et dispositif de la professionnalisation, j’ai montré que l’analyse de pratiques est professionnalisante, car elle développe la réflexivité et l’autonomie du stagiaire. En effet, ce dernier se questionne lui-même et fait des choix. Il a ainsi une attitude responsable.

Par ailleurs, l’analyse de pratiques n’évalue pas les personnes, mais donne du sens. En revanche, elle fournit aux stagiaires une culture de l’évaluation, en leur donnant les moyens de justifier leurs choix pédagogiques. En outre, l’analyse de pratiques apprend aux stagiaires à construire une identité professionnelle individuelle et collective.

P.-S.

Source : Eduscol

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0