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La chronique alarmante de Bruno Devauchelle

Blanquer : Une nouvelle industrialisation de l’enseignement, par le numérique ?

lundi 17 septembre 2018, par classedu

Le discours de JM Blanquer à Ludovia le 21 aout 2018 est révélateur d’une vision que l’on peut qualifier de néo-industrialisation de l’enseignement. Comment situer cette perspective dans l’histoire de l’éducation ? Comment le numérique peut-il "mécaniser" les pratiques du métier enseignant comme le présente le ministre ? Cette vision rationaliste, voire scientiste, de l’humain est-elle à la base du projet politique actuel ? Quelle vision de l’Ecole porte-elle ?

Au XIXè siècle, le choix d’imposer un modèle de l’école s’est appuyé sur le modèle industriel. Guizot en 1830, imposant l’enseignement simultané consacre une organisation scolaire qui doit permettre de "faire passer" à tous le même message, celui voulu par le pouvoir central. On peut considérer que ce développement est similaire à celui de l’industrie et principalement sur les principes de la mécanique. Cette tendance n’a cessé de se confirmer au cours des années jusqu’au XXè siècle. On peut retrouver des illustrations de cette mécanisation dans le développement de la pédagogie par objectif, elle-même marquée et par la psychologie behavioriste d’une part mais aussi par les travaux de Jean Piaget sur les stades de développement. Pour simplifier on peut tenter de considérer que le monde scolaire, son organisation, sa forme, est un produit d’une vision mécaniste du fonctionnement humain.

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Reste bien sûr une interrogation de fond : cette vision rationaliste, voir scientiste, de l’humain n’est-elle pas à la base du projet politique actuel. On peut s’interroger sur la place des "humanités numériques" dans ce paysage si technicisé et renforcé par les travaux des neurosciences. Et pourtant le ministre a bien tenté de rapprocher les humanités classiques avec les numériques. On sent bien que confiance, discernement, humain sont des mots qui sont suffisamment génériques pour qu’ils laissent une porte de sortie au raisonnement. Malheureusement, on peut aussi penser le contraire quand on entend ceci : "mieux connaître l’élève pour mieux agir" et d’enchaîner sur l’annonce d’applications et autres outils d’évaluation. Cela est complété par ce projet de développer un "environnement personnalisé d’apprentissage basé sur les données pour les élèves". On voit encore l’idée d’une néo-mécanisation de l’enseignement.

Pour terminer sur ce registre signalons cette affirmation : "Donc le codage est en quelque sorte la nouvelle grammaire de notre temps (36’25") non pas à la place de mais en support de." Ceci est argumenté de la façon suivante à propos des enfants à l’école primaire : "lorsqu’ils travaillent avec un logiciel de codage ce qu’ils travaillent c’est simplement leur sens logique, ce sens logique dont ils ont besoin aussi bien en mathématique que en grammaire : lorsque un enfant fait de la programmation au niveau de l’école primaire, c’est quelque chose qui ressemble de très près à ce qu’on lui demande de faire quand il fait de la grammaire de phrase, un sujet un verbe un complément, une structuration, un objectif, faire faire quelque chose à la machine en structurant bien l’ordre que l’on va donner. Si on ne réussit pas à bien organiser les ordres, eh bien la machine ne fera pas ce que l’on veut, c’est la même chose avec une phrase, si on ne structure pas bien sa phrase, on n’aura pas la performance que l’on veut avoir en disant quelque chose à quelqu’un. Eh bien les enfants doivent saisir cela implicitement et explicitement grâce à ce lien que nous faisons entre le codage et les autres savoirs fondamentaux." (Verbatim du discours de Ludovia à partir de 35’37’’). On comprend donc qu’il y a cette vision sous-jacente qui désormais associe l’enseignement du code à un mécanisme supposé fondamental de l’apprentissage : la grammaire et la logique associée.

En conclusion, il semble bien que nous observions ici une tension entre un tropisme néo-mécaniste et un tropisme du fondamental traditionnel. Le tout est bien sûr entouré, et c’est logique d’un propos sur l’humain fondé sur deux termes clés : confiance et discernement (deux termes cités de nombreuses fois par le ministre, désormais comme des leitmotiv). Toutefois, force est de constater, et la rupture civilisationnelle évoquée par le ministre le conforte, que la logique industrielle est présente en ce moment comme elle l’était à l’époque de Jules Ferry quand celui-ci évoquait la nécessité suivante : "il faut outiller les instituteurs" (cité par le ministre) ... Oui mais pour quoi ? au nom de quelle vision de l’humain, de la société, du progrès et de la science ?

Bruno Devauchelle

Voir en ligne : La chronique alarmante de Bruno Devauchelle, suite complète sur le Café Pédagogique

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