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Laurent Lescouarch : Pour une pédagogie de l’étayage

mercredi 21 février 2018, par classedu

Maitre de conférence en sciences de l’éducation à l’université de Rouen, Laurent Lescouarch introduit dans le vocabulaire pédagogique un nouveau mot : l’étayage. Attention étayage ne vaut pas soutien, un mot déjà très chargé de sens dans le jargon éducatif. " L’idée est de réfléchir non plus en termes de dispositifs mais d’« éléments permettant de faire appui aux apprentissages ». C’est le sens de l’emploi de la notion d’« étayages », pensée au pluriel, car les éléments pouvant contribuer à structurer, soutenir les apprentissages sont de nature variée", écrit-il. L’image qu’il y associe c’est l’étayage que construit le maçon quand il monte un mur le temps que celui-ci sèche et se solidifie. " L’étayage ne serait donc pas restreint à l’intervention de l’adulte en situation de tutelle, car il peut être lié à l’intervention des pairs et ne se limite pas au domaine cognitif". C’est cela qui explique l’idée "d’élargir la focale" à tout l’environnement de l’élève, même si le livre laissera de coté l’environnement familial et social.

Auteur de " Construire des situations pour apprendre", Laurent Lescouarch revient sur le choix de l’étayage au regard des "bonnes pratiques" à la mode aujourd’hui. Il évoque aussi l’environnement des élèves et la façon dont les enseignants s’en emparent.

Votre livre insère un nouveau mot dans le débat pédagogique, celui d’étayage. Comment le définiriez vous ?

Le livre invite à déplacer le regard de l’enseignant en appelant étayage tout ce qui dans l’environnement de l’élève va faire soutien à son apprentissage. Non seulement le milieu mais aussi toutes les interactions. C’est l’idée que la fonction de l’adulte est de faire appui pour permettre l’apprentissage de l’enfant.

C’est faire le deuil des "bonnes pratiques", voire des pratiques "basées sur la preuve" ?

Je suis gêné par le terme "bonne pratique". Bien sur on ne peut pas se passer des savoirs scientifiques. Par exemple tout ce qui permet de comprendre comment les enfants apprennent est incontournable. Mais en déduire des pratiques est un raccourci pas tenable.

Car les pratiques sont contextualisées et ce qui marche dans un contexte ne fonctionne pas forcément dans un autre. Il reste toujours la part de la réflexion pédagogique et de la contextualisation. Mon idée est plutôt de réfléchir à tous les leviers qui semblent prometteurs en laissant les enseignants les agencer selon le contexte.

Dans "Profs et élèves, les bons et les mauvais", Jean Houssaye montre que tous les 5 ans l’Ecole est traversée par un nouveau discours d’autorité qui déconsidère les pratiques antérieures et affirme avoir la bonne solution. On verra dans 20 ans ce qui se dira des savoirs qu’on veut présenter aujourd’hui comme de bonnes pratiques...

Votre ouvrage invite à revisiter l’environnement de l’élève. Mais n’est ce pas très (trop ?) large ?

Je pars du cadre de l’enseignement, des rituels et des règles de management symbolique qui permettent au groupe classe de se constituer. Et j’évoque aussi l’environnement matériel et ses ressources : le matériel didactique, les ressources pour travailler.

Une de ces ressources c’est l’autre. J’introduis l’idée que la différenciation peut passer par le fait de favoriser les interactions entre élèves. J’évoque aussi les travaux sur le tutorat qui sont peu explorés encore en classe. J’essaye à travers cela de redéfinir des marges d’action pour les enseignants pour éviter le sentiment qu’ils ont parfois "qu’on a tout essayé" alors qu’il reste encore beaucoup à explorer , par exemple en matière de dispositifs de coopération.

Personne ne pourra s’emparer de toutes ces pistes. Mais chacun pourra les adapter à son contexte.

Vous revenez souvent dans le livre sur la coopération. Finalement est ce que vous n’induisez pas une pratique ?

Je ne voudrais pas. Le livre revient sur les sources théoriques, comme le constructivisme, ce qui me semble encore nécessaire. Mais il multiplie aussi les exemples parce qu’eux aussi sont nécessaires. Ces exemples montrent ce qu’il est possible de faire. Ce ne sont pas des idées à appliquer forcément dans son propre contexte. Par exemple, le travail en ilot est intéressant dans certains contextes mais pas dans tous. Par exemple il lui faut tout simplement une grande salle de classe.

En fait dans ce livre je témoigne de ce que je vois. Par exemple j’ai vu aujourd’hui dans une classe des enfants en travail individualisé qui régulent leur plan de travail et sont dans l’entraide. Ils ont intériorisé l’idée que la règle est un médiateur entre eux, qu’elle est nécessaire. Voilà un exemple de médiation qui n’est pas directement dans l’apprentissage mais qui permet de créer un climat favorable à l’apprentissage. C’est un étayage. Ces exemples se retrouvent dans le livre.

Dans quelle mesure les enseignants sont ils maitres de leur environnement ?

Ils le sont davantage dans le premier que dans le second degré. A l’école élémentaire le professeur est maitre chez lui. Il a une marge importante de liberté. C’est différent dans le second degré où il peut y avoir davantage d’obstacles.

Finalement vous développez dans le livre une conception de ce que doit être un enseignant ?

Pour moi c’est un praticien théoricien de la pratique éducative. Ils sont en capacité de théoriser leurs pratiques. Je dois dire que leur inventivité me fascine. Ils sont en permanence dans un processus de création pour ajuster leur pratique au plus près des besoins des élèves.

Je développe aussi l’idée que rien ne peut se concevoir sans tenir compte des autres espaces éducatifs comme les loisirs culturels ou le périscolaire. Il y a un enjeu fort pour l’Ecole à le comprendre. Sinon elle peut finir par s’épuiser dans son sanctuaire.

Propos recueillis par F Jarraud

Laurent Lescouarch, Construire des situations pour apprendre. Vers une pédagogie de l’étayage. ESF Sciences humaines, ISBN : 978-2-7101-3416-9

Voir en ligne : Suite de l’article du Café Pédagogique

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