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Youri Meignan : Faire autorité dans le travail

mardi 18 octobre 2011, par classedu

Youri Meignan travaille dans l’équipe de psychologie du travail et de clinique de l’activité au CNAM, Conservatoire National des Arts et Métiers de Paris. Cette équipe s’intéresse particulièrement à la souffrance au travail et à la manière de reprendre la main collectivement dans les métiers en agissant sur le métier. Ici, le chercheur livre ses réflexions sur le métier d’enseignant au journal Pour. Il défend notamment la constitution de collectifs, qui prennent en charge la controverse...

- Qu’appelle-t-on « travail empêché » ?
- Je préfère parler de « travail de qualité empêchée » : les travailleurs ne peuvent plus faire le travail comme ils savent qu’ils peuvent le faire. Ne plus pouvoir faire son travail avec la qualité dont on se sent capable est insupportable, moins du fait de ne pas être reconnu que de ne pas pouvoir SE reconnaître dans le travail que l’on fait. Les travailleurs expriment une crise de la réalisation de la qualité du travail. Cette crise affecte l’efficacité du travail dans ce qu’il produit pour les autres et dans sa dimension émancipatrice pour les travailleurs eux-mêmes. On ressent cette différence entre deux sortes de fatigues : l’une est lourde et durable quand on a fait du « boulot ni fait, ni à faire », alors qu’elle paraît beaucoup plus légère, voire tonique quand on a le sentiment d’avoir fait « du bon boulot ». La souffrance AU travail, la pénibilité, les risques psychosociaux, le stress voire les suicides sont des symptômes de la mauvaise santé DU travail, de son organisation, de sa conception et surtout du manque de débats professionnels sur les critères de qualité.

(...)

- Comment ça se joue aujourd’hui pour les enseignants en particulier ?
- Ils ne supportent plus les injonctions dites paradoxales. Souvent elles lient deux facettes de la prescription, l’une explicite, l’autre implicite. Par exemple les prescriptions à « individualisation » se multiplient, mais « il va sans dire » qu’il faut en même temps « faire classe », c’est-à-dire faire vivre un groupe d’élèves dans un environnement non-perturbant qui constitue des ressources pour les apprentissages individuels. Ces injonctions exacerbent des dilemmes professionnels qui ne sont pas nouveaux : enseigner et sélectionner, individuel et collectif, compétence et concept, discipline et outil, faire apprendre et faire réussir.... Depuis des générations les enseignants tentent chaque jour de régler subtilement et continûment ces objets professionnels complexes du travail ordinaire. Comment se fait-il que nous peinions collectivement et syndicalement tant à transformer ces trésors d’expériences, chaque jour actualisé, en autorité du métier pour reprendre en main le travail ?

- Quelles sont les marges de manœuvre, ou les leviers de transformation dont disposent les salariés ?
- Le syndicalisme est de plus en plus enjoint à contribuer à une gestion de la souffrance AU travail. Depuis une dizaine d’années différentes pistes visent à reprendre collectivement en main la question de la santé DU travail par la revitalisation du métier. Elles montrent la nécessité de s’ancrer dans l’authenticité de la réalisation quotidienne et banale du travail, travail tissé d’arbitrages incessants et d’une extrême subtilité pour faire face aux problèmes ordinaires. Dans le flux de l’activité, ces arbitrages disparaissent derrière des « on se débrouille comme on peut » occultés par les « bonnes pratiques ». Pourtant s’ils deviennent le point de départ de véritables controverses entre pairs cultivant les désaccords sur les manières de faire, on élabore des arguments qui deviennent des ressources partagées. La dispute entre pairs permet aussi d’être armés pour disputer aux directions l’organisation et la conception du travail en faisant autorité dans le travail. Mais cela suppose la constitution de collectifs, qui prennent en charge la controverse... alors que la tradition syndicale est plutôt du côté du rassemblement ! Il y a collectif de travail (et non pas seulement travail collectif) quand on perçoit que les désaccords sont intéressants car ils permettent à l’individu de ne plus être livré à lui-même quand il a des décisions délicates à prendre. Il est urgent de prendre le temps de mener la controverse professionnelle, avec des collectifs qui provoquent le désir de chacun à SE déterminer, c’est-à-dire à devenir auteur de ce qu’il fait en participant à l’histoire du métier.

P.-S.

Extrait de Pour n° 154 - septembre 2011

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