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Pourquoi nous racontons-nous des histoires ? Jérôme Bruner

samedi 1er janvier 2005, par classedu

- Pourquoi raconter des histoires ?
- Nous devrions nous garder de négliger cette capacité du récit à informer l’expérience quotidienne... Nous aimons penser que la fiction littéraire n’a pas de référence dans le monde, qu’elle se contente de donner un sens aux choses. Or, c’est précisément ce sens des choses, qui nous vient souvent des récits, qui rend ensuite possible la référence à la vraie vie.
- Le récit, même fictionnel, donne forme à ce qui existe dans le monde réel et qu’il lui confère même une sorte de droit à la réalité. Nous savons que le récit, qu’elle qu’en soit la forme, consiste en une dialectique entre ce que nous attendons et ce qui se produit effectivement. Pour qu’il y ait une histoire, il faut qu’un événement imprévu survienne.
- Les histoires sont tout à la fois la monnaie et la devise d’une culture, en ce sens que la culture, au sens figuré, façonne et détermine nos attentes... La culture ne concerne pas seulement la norme : elle s’intéresse à la dialectique entre ce qui relève de la norme et ce qui est humainement possible (la transgression). Et c’est de cela également qu’il s’agit dans le récit.
- Les histoires nous procurent des modèles du monde... Raconter une histoire, ce n’est pas demander à l’auditoire de s’y conformer, c’est créer une communauté interprétative.
- Les enfants entrent très tôt dans le monde du récit. Comme les adultes, ils développent des attentes quand à ce que devrait être le monde, et il leur arrive eux aussi que ces attentes subissent des distorsions singulières (« Coucou, qui est là ? » ...).
- Il en va ainsi des situations de crise relatées par les récits classiques (exemple : « le compagnon secret » de Conrad). Elles deviennent les gabarits de l’expérience.
- Récit de justice et récit littéraire :
- Un récit de justice est un récit fait devant un tribunal... (D est apprécié en fonction) des « faits » et des « points de droit ». (Du point de vue de l’interprétation de la loi), les récits judiciaires ne se distinguent pas des autres récits : il s’agit toujours d’une comparaison subtile entre ce que l’on espérait et ce qui s’est réellement passé. Ces récits (des avocats des deux parties) reposent sur une rhétorique de l’intérêt personnel... Nous devons, par conséquent, placer toute notre confiance (pour la justice) dans la capacité du processus judiciaire à assainir ces récits (s’appuyant notamment sur « la ritualisation » de la procédure ainsi que sur « les exigences procédurales de la loi »). L’intérêt (de l’avocat) est d’inscrire l’affaire sub judice (l’affaire pendante) dans la droite ligne d’un précédent qui lui sera favorable. En somme, le récit judiciaire est narratif par sa structure, contradictoire dans son esprit, intrinsèquement rhétorique dans sa forme et légitimement ouvert au doute (car partisan). (Je vais le montrer) la loi « commune », parce qu’elle inscrit le particulier dans une continuité, est toujours apparue comme supérieure à une universalité déduite de règles juridiques abstraites.
- Le récit littéraire doit relever un défi : il doit ouvrir le champ des possibles sans entamer l’apparente réalité du monde dans lequel ils surgissent... Le récit littéraire « subjonctivise » la réalité : il accorde une place à ce qui est, mais aussi à ce qui pourrait ou aurait pu être... D fait se côtoyer le familier et le possible. Cet attrait pour tout ce qui est inattendu au sein de notre univers familier est certainement le reflet de l’évolution qu’a connue notre espèce sous l’effet de la culture... Mais le récit a besoin d’« amortisseurs » qui protègent celui qui les lit ou les entend des terreurs qui surgiraient d’un monde où le possible ne connaîtrait pas de limites... Chaque époque invente « son propre bouclier de Persée », afin de pouvoir regarder le possible sans être transformé en pierre.

- Les récits autobiographiques :
- Si notre Moi nous était parfaitement transparent, nous n’aurions pas à le raconter... (mais de plus), nous ne cessons de construire et de reconstruire ce Moi pour faire face aux situations qui se présentent à nous ; nous sommes guidés pour cela par notre mémoire des choses du passé, mais aussi par ce que nous attendons du futur, espoirs ou angoisses.
- Construire des histoires pour se raconter soi-même, c’est un art narratif.
- Quelle que soit la version, comment une autobiographie parvient-elle à maintenir l’équilibre entre ce que l’on est effectivement et ce que l’on aurait pu être ?... Raconter sa vie relève de l’équilibrisme...
- Engagement et autonomie. Toute notre existence consiste à maintenir un équilibre entre les deux... Le processus est dialectique : c’est une recherche d’équilibre. Et nous avons beau tenter de nous rassurer en prétendant que les gens ne changent jamais, ils changent ! Ils rééquilibrent sans cesse autonomie et engagements, la plupart du temps sous une forme qui ne trahit pas ce qu’ils étaient auparavant.
- La construction de la personnalité ne semble pouvoir se faire sans cette capacité de raconter.

- Extraits de l’ouvrage de Jérôme Bruner, paru chez RETZ

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