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JEAN PIAGET

Où va l’éducation ?

dimanche 6 juillet 2008, par classedu

- (...) En ce domaine si essentiel de la formation des futurs hommes de science et de techniciens de niveaux suffisants par une éducation appropriée de l’esprit expérimental, il se pose un problème qui n’est sans doute pas spécial au développement de l’explication physique, mais qui préoccupe déjà certains éducateurs et s’imposera de plus en plus à toute pédagogie fondée sur la psychologie.
- Pour en arriver, par la combinaison du raisonnement déductif et des données de l’expérience, à la compréhension de certains phénomènes élémentaires, l’enfant a besoin de passer par un certain nombre de stades caractérisés par des idées qu’il jugera erronées dans la suite, mais qui semblent nécessaires pour en arriver aux solutions finales correctes. C’est ainsi que pour s’expliquer la transmission du mouvement à travers une suite de billes immobiles contiguës dont la première est frappée et dont la dernière seule part, l’enfant ne parvient que vers 11-12 ans à l’hypothèse d’une transmission interne par ébranlement et vibrations successives, et admet auparavant que chaque bille intermédiaire a effectué une petite translation molaire : même en immobilisant les médiateurs par différents moyens (les faire tenir par une pression du doigt, etc.), le sujet continue de croire à un déplacement, etc. De très nombreux autres exemples pourraient être cités dans le même sens.
- Faut-il alors tout faire pour détromper les jeunes sujets, ou l’esprit des méthodes actives doit-il conduire à respecter la succession de ces approximations en leurs défauts, comme en leur valeur formatrice ? Ce sera aux expériences pédagogiques méthodiques de l’avenir à en décider, mais nous croyons pour notre part qu’il y a tout avantage à respecter les étapes (à la condition bien sûr de les connaître assez pour juger de leur rôle utile). Il est à noter qu’un excellent professeur de physique, F. Halbwachs, qui vient d’écrire un Précis de microphysique à l’usage des étudiants débutants, a adopté une manière de voir analogue à ce niveau universitaire (et qu’il justifie en sa préface par un recours aux travaux de notre Centre d’épistémologie génétique) : contrairement à l’usage, il part des notions classiques pour les infléchir progressivement dans le sens des idées contemporaines, de manière à faciliter une « assimilation » progressive de notions qui, sans cette progression, risqueraient de demeurer en partie incompréhensibles
- Sous sa forme générale, le problème en jeu ici revient à se demander s il y a avantage ou non à accélérer la succession des stades du développement. Certes, toute éducation consiste, d’une manière ou d’une autre en une telle accélération, mais la question demeure d’établir jusqu’où elle est profitable. Or ce n’est pas pour rien que l’enfance est bien plus longue chez 1 homme qu’en des espèces animales inférieures : il est donc très vraisemblable qu’en tout développement s’impose une vitesse optimale, les excès de rapidité étant aussi nuisibles qu’une trop grande lenteur. Mais nous n’en connaissons pas les lois et, sur ce point encore ce sera aux recherches d’avenir à éclairer l’éducation

P.-S.

Extrait de Où va l’éducation, de JEAN PIAGET, Paris, Denoêl-Gonthier, 1972, p. 25-26.

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