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ROGER GAL

La pédagogie du concret

dimanche 6 juillet 2008, par classedu

- Une autre vérité, souvent mal interprétée, a été celle qui consiste à substituer à l’enseignement verbal ou livresque le recours au réel directement perçu chaque fois que c’est possible, ou aux substituts du réel que sont les images, les films et tous les moyens audio-visuels dans leur ensemble, quand la réalité ne peut être directement atteinte. Pour apprécier la portée de cette découverte, il faut imaginer que pendant des siècles l’éducation n’a pas pensé que l’observation des choses pouvait être aussi formatrice que la lecture des livres ou l’audition d’un enseignement. Et pourtant, pour comprendre les phénomènes naturels et humains, rien ne vaut ce contact direct qui a la vertu d’abord de susciter la curiosité et l’intérêt du simple fait qu’il est réel et vivant, puis de faciliter la compréhension, d’aider à mettre sous les mots des réalités pleines de sens. Les principes célèbres de Decroly : « L’école et la vie, par la vie », s’en inspirent comme l’affirmation de Dewey : ce Tout ce qu’on peut appeler sujet d’étude, que ce soient l’arithmétique, l’histoire, la géographie ou les sciences naturelles, doit dériver de matériaux empruntés à l’expérience journalière. »
- Et voici que les techniques modernes, le document imagé si abondant dans notre siècle de l’image, le film fixe ou animé, de plus en plus, la télévision, étendant ce contact à l’univers entier, permettent d’atteindre par la vision, comme en un immense voyage, les phénomènes les plus lents, les témoignages les plus anciens, les pays les plus lointains. Quel accueil aurait dû être réservé spontanément à ces techniques modernes qui ont de plus l’avantage de saisir l’enfant par ses habitudes, par les moyens mêmes qui envahissent de plus en plus et sans doute excessivement sa vie extra-scolaire ! On les a plutôt boudés, faute d’appareils et de moyens financiers, ou faute de temps dans l’enseignement secondaire, faute aussi de techniques précises pour les utiliser, ce qui revient à dire faute d’habitude. Le fondement psychologique de cette pédagogie concrète que nous nous garderons de minimiser est certainement le fait qu’elle repose sur une faculté longtemps négligée, l’intuition. Cette connaissance intuitive que Littré définit « connaissance soudaine, spontanée, immédiate, indépendante de toute démonstration », se passe en apparence île l’intermédiaire du raisonnement, c’est-à-dire de l’analyse, de la logique, de l’explication et s’oppose à la connaissance discursive. l.c réel et son substitut l’image parlent à l’esprit sans discours, sont compris ou sentis d’emblée et se passent d’explication verbale.
- Les exercices d’observation in concreto, les sorties d’étude du milieu, les collections documentaires en sciences naturelles, en géographie, en histoire, les aquariums, vivariums, les projections de films, la télévision scolaire illustrent cette orientation nouvelle qui a pénétré plus ou moins toutes les écoles, plus sans doute au niveau primaire qu’au degré secondaire, et plus dans les pays aux moyens riches que dans les autres. Le malheur est qu’on a pris trop souvent aussi le moyen sans l’esprit. On a trop cru qu’on faisait de l’éducation nouvelle parce qu’on faisait du concret, qu’on emmenait les enfants en promenade, qu’on projetait des films ou qu’on recevait des émissions de télévision dans sa classe. Or, l’expérience montre des classes où la promenade consiste tantôt dans l’audition passive d’un maître qui parle (vous voyez ceci... vous découvrez cela, et quelle différence y a-t-il alors avec le cours ex cathedra ?), tantôt en une course rapide, superficielle, confuse devant les choses.
- L’erreur consiste ici à isoler une faculté de l’esprit et à attendre tout d’elle.

P.-S.

Extrait de "où en est la pédagogie ?", de Roger Gal, Buchet-Chastel, 1961

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