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Question d’autorité

lundi 11 février 2008, par classedu

L’obéissance au père, la soumission affective aux désirs de la mère s’exercent dans un climat familier, personnalisé, dans des situations concrètes où les phantasmes, les pulsions peu­vent s’extérioriser même Si elles sont inopportunes. L’ordre de l’école est un ordre impersonnel, formel et abstrait, qui marque de ces mêmes caractères le rapport maître-élève. C’est dans la mesure où l’enfant parvient à cette dépersonnalisation, à ce refoulement des désirs et des pulsions qu’il devient du même coup l’écolier-type conforme aux normes du système scolaire et qu’il peut prendre l’attitude de l’enseigné face à l’enseignant.
- A cette mutilation de la personne car c’en est une au regard de la vie répond celle de la personne de l’enseignant. On sait que ce n’est qu’une partie de la personne du maître qui pénètre dans l’école, celle qui concerne son rôle professionnel tous les sentiments, les idées personnelles, les comportements, les atti­tudes étrangers à ce rôle, il doit les laisser à la porte, alors qu’ils sont pourtant constitutifs de la personne humaine. La relation maître- élève, dès les petites classes, n’est pas une relation de personne à personne, mais de personnage à personnage. Situation qui accentue l’ambiguïté de la relation car malgré tout et qu’on le veuille ou non, derrières les personnages en contact, les personnes sont là, cachées mais présentes. C’est l’enfant, dans sa totalité affective qui est là, avec ses goùts personnels, ses tendances, ses phantasmes et ses pulsions. Et derrière le maître impersonnel, il y a l’homme global, avec ses manières de voir, de sentir, d’apprécier et de réagir, avec ses croyances et ses options idéologiques, qu’il s’efforce de refouler mais qui est présent dans l’ombre et qui pèse sur la relation avec l’élève. Et voilà bien des conflits en vue qui, très vite, risquent de faire perdre au maître non seulement sa sérénité d’enseignant mais le contrôle de son comportement et de son agressivité, cette agressivité qui est une des couleurs fondamentales de la relation et qu’il ne voit pas, ne sent pas, parce qu’il la vit de manière inconsciente, les règles en vigueur et la morale profes­sionnelle interdisant à cette agressivité de se montrer, ce qui est toujours possible tant qu’un excès de tension ne la fait éclater. Cette agressivité refoulée, à laquelle correspond celle pareille­ment refoulée ou non exprimée de l’élève, menace en perma­nence l’ordre intérieur et extérieur dans la relation d’autorité, cet ordre recherché cependant comme un facteur du comportement serein, équilibré, sécurisant indispensable à la transmission d’un savoir Alors, pour assurer et maintenir l’ordre, le magister a inventé la discipline, avec ses contraintes et ses mesures répressives. Il y a longtemps que Tolstoî constatait que l’école est organisée de telle façon qu’il soit facile au maître d’enseigner mais non -facile à l’élève d’apprendre. Si l’on va au fond des choses, il n’est que trop clair que la conception de la discipline autoritaire et répressive illustre parfaitement ce propos. La discipline scolaire est constituée par l’imposition d’un ritualisme formel fait d’attitudes conventionnelles, de comporte- ments « standards », de formules de langage à valeur symbo­liques, auxquelles l’enfant se plie sans grande difficulté et comme par jeu au début jusqu’à ce que, devenue répressive, elle se fasse oppressive. La discipline est, en principe, une barrière dressée pour bar­rer le passage à l’agressivité, chez l’adulte comme chez l’enfant. En réalité, on peut à bon droit la considérer du point de vue de l’éducation, comme une de ces opérations d’escamotage des conflits qui ne parviennent à la longue qu’à les accentuer et les rendre un peu plus difficiles à résoudre. Enchaîné par les règles contraignantes d’un rituel collectif qui ne lui apprend que le conformisme, l’enfant intériorise sans doute le monde des signes et des symboles, ce qui est positif en soi, mais devient franchement négatif pour son éducation parce que ce rituel divi­nise le rôle du maître au regard de l’enfant, teinte de magie la relation et livre l’écolier sans défense au bon vouloir de l’adulte le rituel, primitivement conçu comme moyen d’organisation de la relation collective devient instrument de domination. Il renforce l’autorité-pouvoir mais la pervertit à la fois dans la mesure même où il remplit trop bien et trop facilement son office et est en fin de compte trop facilement accepté par la docilité de l’élève. En somme, le mécanisme du système n’est pas mystérieux : l’imposition à tous et dans les mêmes conditions de connaissances, de comportements qu’on sait être étrangers aux besoins actuels d’un enfant pris en groupe crée nécessairement un climat artificiel, celui qui émane d’un rituel formel enveloppant et contraignant qui est à la source de conflits permanents encore que voilés ie plus souvent, tant que le système disciplinaire les enserre dans ses digues. Mais ces conflits expliquent comment et pourquoi la classe, qui devrait être le lieu des échanges et de la communication, de l’affirmation de soi et de l’épanouissement peut devenir celui de la tension permanente et de l’angoisse refoulée. L’adaptation à l’école consiste pour l’enfant à s’habituer à vivre dans cet état de tension et d’agressivité refoulées et pré­sentes. Et pour le maître aussi. Ainsi au départ du processus, on trouve l’imposition à l’enfant d’un comportement artificiel, sans rapport avec sa vie d’enfant à l’arrivée, on débouche sur l’auto­ritarisme du maître, reconnu comme moyen de gouvernement. L’autoritarisme est de toute évidence une fausse solution, avec ses dangers au plan des finalités, avec ses complications internes dans l’ordre de l’action pratique. Il est facile de constater que la relation maître-élève, souhaitée par le maître comme par l’élève comme une relation ouverte, détendue, fortifiante, vivifiée par un courant de communication compréhensive et passant sans accrochage de l’un à l’autre des partenaires, est en réalité dans la majorité des cas, une relation éprouvante, conflictuelle, an tout cas bien inconfortable.

P.-S.

L’autorité dans le système scolaire (Extrait du livre "L’autorité à la dérive", 1974 de Robert Gloton)

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